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Aimer les "lépreux" d'aujourd'hui

Méditation faite à l’intention des séminaristes du Séminaire Universitaire Saint Irénée de Lyon le 8 février 2006.

Lectio du 8 février 2006 : Le lépreux purifié Mc 1, 40-45


Aimer les "lépreux" d'aujourd'hui

La lèpre n’est pas une maladie comme les autres. Aujourd’hui, elle est curable grâce à des antibiotiques. A l’époque, ce n’était pas le cas, et ce que l’on craignait par-dessus tout était évidemment la contagion. Du coup, quand vous vous trouviez atteint par cette maladie : c’était pour vous une mort sociale. Vous cessiez immédiatement d’exister non seulement comme membre du corps social mais même comme humain ; d’où les prescriptions du Lévitique (13) : « Le lépreux atteint de ce mal portera des vêtements déchirés et les cheveux en désordre, il se couvrira le haut du visage jusqu’aux lèvres, et il criera : « Impur ! Impur ! » ; Et plus loin : « sa demeure sera hors du camp ». On le voit bien, les vêtements déchirés et les cheveux en désordre, plus le visage couvert, a bien pour but de dire que l’on est déchu de sa dignité humaine et que désormais on est dans un statut intermédiaire entre les animaux et les humains –car on garde quand même les vêtements, quoique déchirés.

 

Comme cela devait être dur une telle déchéance, dur surtout de voir le regard des autres qui change brusquement à votre égard. Vous étiez il y a peu, le mari, le fils, l’ami, et vous n’êtes plus rien de tout cela, vous n’êtes plus qu’un mort en sursis, un condamné, un damné au sens étymologique, un perdu… Vous êtes, en plus, impur, ce qui signifie que, outre le risque de contamination que vous représentez, on ne peut pas vous toucher, vous approcher à moins de contracter une impureté au regard de la Loi de Moïse –qui avait, semble-t-il, avant tout, une visée prophylactique, mais cette impureté légale pouvait laisser entendre qu’on était un maudit de Dieu.

 

Etonnante confiance de ce lépreux qui a entendu parler de ce Jésus de Nazareth qui fait des choses merveilleuses et qui a le courage de l’aborder avec cette parole de foi extraordinaire : « Si tu le veux, tu peux me purifier ».

Aujourd’hui, disais-je, on ne rencontre pas de lépreux au bord des routes, mais il y a d’autres maladies ou handicaps qui font que le regard des personnes change sur nous.

 

Je revois Jeanina me disant comment elle était navrée du regard des gens sur elle depuis qu’on lui avait diagnostiqué un cancer incurable. Elle fêtait son 30e anniversaire quand elle a eu une douleur très vive au ventre, arrivée aux urgences et après quelques analyses on lui annonça qu’elle avait un cancer tellement avancé qu’on ne pouvait pas lui garantir 3 semaines de vie (en fait, elle allait vivre 7 mois).

Comme elle était exceptionnellement belle, l’annonce de sa mort prochaine a suscité beaucoup d’émotions, beaucoup plus que pour les personnes moins jolies… Mais cela a suscité surtout beaucoup de curiosité malsaine ; dans l’hôpital même où des gens (dont des membres du personnel) venaient par curiosité pour tenter de voir cette merveilleuse beauté qui allait disparaître sous peu. Elle en a beaucoup souffert, elle me disait : « vraiment, ma vie a basculé en un instant ». Et puis parlant des gens : ils sont comme des « corbeaux » qui rodent autour d’un animal dont ils pressentent la mort prochaine…

C’est dur quand après un accident de la circulation qui vous laisse paralysé ou gravement infirme de voir que vous n’êtes plus qu’un vague souvenir pour vos meilleurs amis qui cessent rapidement de vous fréquenter et surtout pour cette petite amie qui se disait si amoureuse et qui s’est faite progressivement rare jusqu’à disparaître complètement avec un autre, et parfois un copain proche qui la convoitait secrètement, je dis cela en pensant notamment à Cédric 18 ans aujourd’hui et paralysé depuis un an parce qu’il s’est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment (règlement de compte entres délinquants alors qu’il assistait à une course de moto avec un copain qui lui est mort à l’âge de 19 ans et que j’avais préparé 5 ans auparavant à la confirmation). C’est dur pour lui d’être dans ce centre pour polyhandicapés avec tous les beaux souvenirs d’autrefois et l’affreux réel qui est pire que le plus horrible des cauchemars et qui se reflète dans le regard du personnel et de sa maman.

 

C’est dur quand une maladie mentale cyclique vous frappe, si vous étiez constamment inconscient ça pourrait aller, mais voici que vous reprenez conscience et que vous vous souvenez de ce que vous avez dit et fait alors que vous n’avions plus toute votre tête… Quelle douleur… ! Quel regard portez-vous sur vous-même et quel regard les autres portent-ils sur vous ? Qu’êtes vous devenu ?

 

Je pourrais continuer de décliner différentes lèpres d’aujourd’hui comme la toxicomanie et dans une certaine mesure le chômage chronique qui eux aussi changent le regard de la société –y compris de nos proches sur nous, mais ce n’est pas nécessaire. Je voudrais à présent parler de l’attitude et du regard de Jésus sur le lépreux quel qu’il soit et quelle que soit sa lèpre.

 

Il est « en colère » v.41, c’est la traduction de la dernière Bible de Jérusalem. Au début, quand j’ai lu cette nouvelle traduction, j’étais moi-même en colère, me disant « comment ont-ils osé traduire ce passage comme cela ? », car dans la précédente traduction on avait « ému de compassion » qui me convenait bien et qui est encore celle de la traduction liturgique ; je trouvais que ce « en colère » donnait l’impression que Jésus se disait : « qui  c’est qui vient encore me casser les pieds ? » J’ai été voir dans le texte grec et j’ai vu dans l’apparat critique que les traducteurs avaient privilégié un manuscrit qui donnait cette variante, interrogeant Pierre de Martin, il me dit que parce que gênante, cette variante risquait précisément d’être le texte original. Après réflexion, j’ai compris que cette colère de Jésus était justifiée, qu’elle était une sainte colère et non pas la colère de quelqu’un que l’on retirerait de son confort et de sa tranquillité. S’il y a quelqu’un sur cette terre qui n’a pas recherché son confort et sa tranquillité, c’est bien Jésus, dont la famille se demandera s’il n’a  pas perdu la tête, tellement il est occupé des affaires du Royaume c'est-à-dire de manifester l’amour du Père à tous les hommes sans exception et ce au mépris de ses propres besoins, même les plus élémentaires comme le fait de prendre de la nourriture. Rappelez-vous son mot à ses disciples qui le priaient de manger : « j’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas » et plus loin « ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé ». Rappelons-nous aussi cette parole « je suis parmi vous comme celui qui sert ».

Sainte colère, disais-je, colère contre le mal qui peut entraîner une telle déchéance de l’homme…

Ensuite Jésus commence par le toucher. Ça a l’air de rien, mais c’est phénoménal, il passe outre les règles de pureté légale, il touche le lépreux, il n’a pas peur d’être contaminé. Non car il se sait plus contagieux que le lépreux, le Bien, la pureté qui est en lui est infiniment plus forte que le mal et l’impureté qui est dans le lépreux.

Quel beau geste que celui de toucher quelqu’un qui est dans une très grande affliction. En fait, le sens du toucher est le premier sens par lequel le nourrisson communique avec le monde. Erickson, l’équivalent de Freud, aux USA dit que entre la naissance et 18 mois la personne développe soit la confiance, soit la méfiance envers le monde suivant qu’elle est cajolée ou pas. Des études ont montré que les personnes emprisonnées pour fait de violence avaient été des personnes privées de toucher positif, d’où leur agressivité à l’égard du monde extérieur. Tout au long de l’existence ce sens reste associé à la confiance, c’est ainsi que pour calmer quelqu’un qui est très en colère il suffit la plupart du temps de le toucher.

 

Je me souviens qu’une fois au Liban notre bus s’est fait arrêter par un soldat libanais car il avait reconnu en notre chauffeur quelqu’un qui l’avait cocufié. Nous nous préparions à être immobilisé pour longtemps quand le propriétaire du bus qui nous suivait avec un autre bus à commencer à le toucher… ça n’a pas loupé, il s’est calmé assez vite… Ouf !

 

Jésus, en touchant le lépreux, lui redonne déjà sa dignité : il n’est plus un intouchable. Il lui manifeste qu’il lui est solidaire, proche. C’est en ce sens, du reste, qu’il faut comprendre l’imposition des mains sur les malades dans le renouveau charismatique et non pas comme une énergie qui se transmettrait à la manière des mangas japonais. La guérison, si elle survient, est toujours l’œuvre directe de Dieu qui agit à l’occasion de la prière.

 

Deuxièmement, Jésus manifeste par cet acte que  la personne éprouvée, loin d’être réprouvée par Dieu, lui est chère. Dieu est solidaire de celui qui souffre.

 

Il y a un troisième aspect tout aussi important dans cet acte de toucher le lépreux, c’est que Jésus passe outre l’interdiction légale de toucher le lépreux. Cette interdiction, nous l’avons dit, avait sans doute pour but de prémunir contre une éventuelle contamination. Mais Jésus ne craint pas d’être contaminé par le lépreux, il se sait plus contagieux que lui, il ne craint pas son mal, car il sait que le bien qui est en lui est infiniment plus radical, plus puissant et qu’il a la capacité de d’emporter tout mal comme un fleuve impétueux peut charrier n’importe quel morceau de bois sec.

 

 Cela nous interroge nous, est-ce que nous n’avons pas de la difficulté à affronter des gens qui sont porteurs de grands maux physiques, moraux ou spirituels ? La profondeur de leurs souffrances a-t-elle raison de notre foi ?

Est-ce que la désespérance qui est en eux a raison de notre espérance ?

Est-ce l’arrogance de certains incroyants  met en question notre foi ? (Incroyance que je considère comme un mal : mutilation)

Est-ce que l’égoïsme ou le péché qui semble dominer en eux rend notre foi  et notre morale sans pertinence à nos propres yeux et nous cloue le bec ?

En un mot est-ce que je peux me tenir devant quelqu’un qui souffre d’un mal quelconque (comme Jeanina ou Cédric) sans arrogance, sans triomphalisme de mauvais aloi, mais en homme de paix et de foi, sûr du Christ et du salut qu’il offre à toute personne et qui comporte la victoire sur tout mal et même sur la mort ?

Habité de Jésus par mon baptême, suis-je conscient d’être contagieux pour le meilleur ? Et que la grâce de l’Esprit qui m’habite peut balayer la force du mal qui est devant moi quelle que soit sa forme ?

 

Car Jésus l’affirme, je le veux, sois purifié de ton mal. Jésus chasse la lèpre comme il chasse les démons quelques versets plus haut et comme il chassera quelques versets plus loin le péché. C’est un signe qui dit une réalité valable pour tous, même si le signe n’habite pas tout le monde et ne concerne qu’un nombre limité de personnes, Jésus n’a pas guéri tous ses contemporains malades, mais il les a tous sauvé. Quand Jésus guérit un malade, il veut signifier la victoire sur le péché et sur la mort que le péché a introduit dans le monde. Peut-être verrons-nous des signes dans notre ministère notamment à l’occasion du sacrement des malades, ils ne seront que des signes singuliers concernant un petit nombre de personnes, cependant ils auront valeur pour tous, notamment pour ceux qui n’auront apparemment rien reçu. Ils seront des rappels que le Christ est vraiment le sauveur du monde, le sauveur de tout le monde et dans tous les temps. Celui qui nous libère du péché et de la mort que le péché a introduite dans le monde.

 

Au terme de cette lecture, il apparaît déjà que Jésus nous montre comment traiter nos lépreux contemporains ; il nous invite à être en colère contre le mal qui les afflige, à ne pas changer notre regard sur eux, à toujours nous émerveiller de leur grandeur de fils de Dieu même dans leur déchéance, et donc à leur être solidaire et proche dans la conviction que la grâce divine qui est en nous est plus forte que leur mal et à vouloir leur purification et leur salut.

 

Nous allons présentement adorer le Christ Jésus dans le Saint Sacrement. Pensons à la paire de ciseaux qui au contact de l’aimant récupère ses propriétés electromagnétiques.

Puisse le Seigneur nous communiquer ses propriétés, et nous donne son attitude, son amour et sa force pour nous tenir comme lui devant tous les lépreux que nous rencontrerons sur le chemin de nos vies afin qu’ils soient purifiés.

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Père A. Ransay
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