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Migrants et missions

Comment les migrants peuvent-ils nous aider à être missionnaires ?

Conférence à la rencontre du 11 janvier 2006 sur : « migrants et mission ».


Migrants et missions
Cette journée des migrants est d’abord pour moi l’occasion d’une action de grâce envers les migrants de la foi que furent les missionnaires de l’Evangile. Action de grâce, notamment pour de nombreux Français et de Lyonnais qui ont parcouru les routes du monde et notamment aux Antilles pour porter le message de la bonne nouvelle ou comme une Pauline Jaricot ont cherché à financer ou ont financé l’effort d’évangélisation dans le monde. Sans eux, la question que nous nous posons aujourd’hui ne se poserait pas, car si les migrants peuvent aujourd’hui nous aider à être missionnaires c’est qu’ils ont été d’abord évangélisés, chez eux, par des migrants de la foi. Cela a, du reste, toujours été le cas, un Saint Paul, et le Smyrniote St Irénée pourraient en témoigner.

L’histoire témoigne de ces va-et-vient incessants dans un sens ou dans un autre des messagers de la bonne nouvelle et tant mieux, car cela est signe de l’amour que nous nous devons les uns aux autres et signe de l’amour de Dieu qui nous habite, nous motive et nous pousse à réaliser la communion universelle : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, (…) nous vous l’annonçons afin que vous aussi soyez en communion avec nous » 1 Jn 1, 1-sv. 

 Il est sans doute important de saluer votre demande de ce qu’un « fils d’étrangers » traite de cette question, je dis fils d’étrangers, même si je suis français depuis toujours par certains de mes ascendants, car dans ma généalogie, il y a aussi des esclaves venus d’Afrique aux Antilles et peut-être aussi du sang amérindien, voire indien. Je suis le produit des migrations de Français, d’Africains, d’Indiens dans le creuset amérindien et je représente, tout au moins culturellement, une branche de migrants français originaires des territoires et départements d'outre-mer. Cela dit, mon appartenance biologique et culturelle ne garantit en rien la qualité de ce qui va suivre. Je sollicite d’ailleurs, par avance, votre indulgence.

Je parlerai à la fois du point de vue d’un migrant, mais aussi comme quelqu’un qui est solidaire de l’Eglise de France.

Le thème que vous avez choisi et que vous m’avez demandé de traiter pour amorcer votre réflexion a été illustré tout récemment (le dimanche 18 décembre 2005 plus précisément) lors de l’inauguration de la première Église catholique chinoise à Paris. L’aumônier des Chinois disait à la radio comment ceux-ci venaient à la foi en grand nombre : leurs raisons ne sont pas directement explicables par nos canons à nous, qui sont plutôt rationnels ; d’abord un grand désir de vie spirituelle, une rencontre, une guérison… et puis, ils manifestent une soif d’entrer tout de suite dans une vie d’intériorité, une vie spirituelle à tel point disait l’aumônier qu’il ne conviendrait pas d’attendre des années pour les baptiser comme on le fait pour des Français.

D’ailleurs, beaucoup de français, se trouvant en Chine pour des raisons professionnelles et se voyant interrogés sur la foi chrétienne se posent des questions et certains reviennent à l’Eglise. Il nous faut sans doute retrouver cette certitude qui habitait un St Paul ou un St Irénée que l’Evangile est la réponse à l’attente profonde de tous les hommes, même si, ces trois derniers siècles, les positivistes et autres rationalistes nous ont laissé entendre que nous étions des « précritiques », des colporteurs de fables infantilisantes, des défenseurs d’un régime bourgeois, des collaborateurs à l’ordre colonial, des créateurs de mauvaise conscience, ou des névrosés. Cette critique nous a tellement impressionnés que nous n’avons plus osé mettre le nez dehors. Surtout pas de prosélytisme disions-nous ! Ce qui est juste, si on entend par là une plus grande ouverture d’esprit à l’autre et à ses valeurs et un plus grand respect du cheminement de chacun, mais cela pourrait masquer aussi, plus ou moins consciemment, notre manque de motivation pour la mission. La critique des modernes, de Marx, de Nietzsche et de Freud et celle plus corrosive encore des sciences humaines avait peut-être, en réalité, freiné notre élan missionnaire. Quand vous ajoutez à cela une sotériologie plus nuancée que celle qui a prévalu, jusqu’à il n’y a pas si longtemps. On a compris que les non-baptisés n’étaient pas forcément voués à l’Enfer ni même aux limbes pour les bébés, que l’Esprit Saint soufflait aussi en dehors du canal ecclésial et des sacrements et que le salut était offert à tout homme de bonne volonté (GS). Du coup, on ne voyait plus trop clairement quelle forme pouvait prendre la mission. Nous nous sommes peut-être alors complu dans ce que j’appellerai « une spiritualité du petit reste ».

Il nous faut, à mon avis, abandonner cette spiritualité-là.  Elle s’appuie sur l’Evangile du levain dans la pâte, mais être le levain dans la pâte ne signifie pas que devions être une toute petite minorité, cela signifie que toute la patte du peuple a droit à l’Evangile. (Même remarque pour l’évangile du sel de la terre) La demande massive chinoise, que le Père Gilles Sander pourrait confirmer, nous invite à être lumière pour le monde et à retrouver notre fierté et l’assurance que nous portons quelque chose d’éminemment précieux et dont le monde entier a radicalement besoin. Ce que nous avons à donner c’est « que du bonheur » pour parler comme aujourd’hui.

Voilà déjà une première interpellation à la mission par des migrants et elle est de taille. Du reste, si nous perdons inconsciemment ou non cette conviction que le message de l’Evangile est adapté à tout homme, nous sabotons radicalement la notion de pastorale des migrants. Car l’existence même de cette pastorale présuppose la possibilité pour tous les migrants (africains, asiatiques, latino-américains, antillais et européens) de capter effectivement le message de l’Evangile et que ce message leur est indispensable pour accéder à leur plénitude humaine et spirituelle. 

Ce préalable, illustré par la migration chinoise, étant posé, je propose à présent de réfléchir à partir de quatre axes. Nous aurions pu en choisir d’autres, mais il fallait faire des choix et il m’a semblé avec les responsables de la pastorale de migrants que ceux-ci pouvaient être particulièrement pertinents pour stimuler notre réflexion.

Le premier axe sera la dimension de la célébration de la foi, le second celui de la pratique éthique de la foi, le troisième celui du vécu ecclésial de la foi et le quatrième celui de l’éducation de la foi. L’ordre choisi est celui du développement de mes idées.

I. La célébration de la foi

La liturgie, nous le savons, est un lieu de ressourcement de la foi et un sommet dans l’expression de celle-ci, elle est donc notre vitrine aux yeux du monde. En effet, notre culte est, non pas ésotérique, mais public. Or quelle image donnons-nous par la liturgie ?

Il n’y a pas de doute, nous avons aujourd’hui une qualité de clergé sans doute inégalé dans l’histoire. Je crois que n’importe quel historien pourrait être d’accord avec cette assertion. Pourquoi ?

a) Les prêtres qui ont traversé les crises postconciliaires ne sont peut pas plus saints que ceux qui sont partis, mais ils étaient plus solides et plus enracinés dans leur mission.

b) À cause du niveau de formation ; on n’enseigne plus à partir de manuels, mais on amène les clercs à entrer en dialogue avec le monde contemporain et se faire une idée personnelle des questions théologiques, éthiques, philosophiques. Ce qu’on a perdu en quantité, on l’a peut-être retrouvé en qualité. Je parle de façon globale bien sûr.

c) Il y a moins de dissensions dans le presbyterium aujourd’hui qu’autrefois. Vous me direz que nous sommes si peu nombreux face à la tâche que nous n’avons plus les moyens de nos anciennes dissensions, peut-être, mais le fait est là.

Cela étant dit, on ne peut pas dire que nous soyons bien en phase avec les attentes des gens concernant ce qui est notre vitrine à savoir la liturgie. Sarkozy, qui est aussi un migrant par son père, dit dans son bouquin que nos homélies sont nulles. Les jeunes disent que nos messes sont « chiantes », et à part les grandes occasions, nos églises sont plutôt vides. Il faut sans doute nuancer tout cela, mais c’est une critique que nous pouvons recevoir de façon globale. Tout n’est pas de notre faute. Il y a une grande inculture religieuse qui fait que les gens ne comprennent plus le vocabulaire religieux et donc nos homélies. Il y a moins d’investissement de la part des laïcs dans nos paroisses, notamment en matière d’animation liturgique et de chants. En outre, beaucoup d’effort ont été faits par le clergé pour dépoussiérer la liturgie, pour être proche des gens. Tout cela est incontestable. Mais nous avons sans doute aussi notre part de cette mauvaise appréciation. Essayons de voir ce qui pourrait dépendre de nous pour améliorer les choses avec l’éclairage des migrants.

1. La revalorisation de la dimension communicationnelle, esthétique, et mystérique de la liturgie

En passant aux langues vernaculaires, le second concile du Vatican a voulu restaurer une communication dans la liturgie mise à mal depuis le moyen âge. Les Pères conciliaires ont voulu une meilleure participation des fidèles, mais il faudrait sans doute ajouter qu’une meilleure présence des prêtres a été souhaitée. Meilleure présence en faisant face au peuple, meilleure présence en s’exprimant continuellement en langue vernaculaire. L’idée était sans doute de retrouver le dynamisme des célébrations de l’Eglise des premiers siècles. Il est intéressant de remarquer qu’alors la prédication était souvent ponctuée d’applaudissements ou de huées (Le grand St Augustin avait aussi ses mauvais jours, il s’est fait huer un jour où sa prédication ne rejoignait pas le peuple auquel il s’adressait). C’est dire quelle était l’ambiance de ces liturgies. Les siècles suivants ont pour des raisons qui appartiennent à la Providence amené plus d’intériorité. Il ne nous appartient pas de faire du rétro. Vous savez que cette tentation qui consiste à sacraliser imaginairement une période de l’histoire pour en faire le fin du fin est ridicule. Le passé et passé et ne sera plus jamais, il nous appartient de vivre le présent et de préparer l’avenir. Naturellement cela ne peut se faire qu’en puisant dans notre trésor du vieux et du nouveau. Notre trésor est fait de l’expérience de l’histoire de l’Eglise, mais aussi des apports de la société dans laquelle nous vivons. Nous pouvons à mon sens nous poser les questions suivantes concernant la liturgie ?

· Est-il opportun de toujours garder le genre littéraire sermon, discours lu dans la société de l’audiovisuel ?

· Est-il pertinent d’accompagner au sein même de l’Eglise le mouvement de sécularisation de la société en promouvant des liturgies où le sens du mystère a disparu ?

2. Une civilisation de l’audiovisuel.

La civilisation occidentale est d’abord une civilisation de l’écrit ce qui est à mon avis ce qu’il y a de mieux, car cela permet de transmettre l’héritage de l’expérience et de la réflexion des générations antérieures, d’où une grande possibilité de progrès. Ce qui est plus difficile pour les civilisations orales qui perdent forcément une partie de leur trésor culturel dans la mesure où la mémoire humaine a des limites.

Dans un article de « Lumière et vie – L’ami du clergé », d’il y a environ 3 ans (pardonnez l’approximation), un missionnaire en Afrique écrivait que les gens attendaient que l’homélie lue se passe en s’occupant comme ils pouvaient et ils redevenaient attentifs quand l’orateur s’adressait directement à eux par exemple au prône. Cela se passe en Afrique, disais-je, mais aussi dans les DOM. Les prêtres de ces régions tentent, pour plusieurs, d’adopter un style de prédication plus direct, plus oral. Peut-on faire l’économie de tels efforts ici ?

Il est clair que prononcer une homélie avec seulement un plan dans la main, ou rien du tout peut, surtout au début, être déstabilisant et ne concernera pas forcément toutes les célébrations. Il s’agit d’évaluer l’assemblée qui est devant soi et de lui donner la nourriture qu’elle est en mesure d’assimiler. Au séminaire, j’ai, la plupart du temps, mon papier, car cela convient bien à ce genre de public. C’est déstabilisant, disais-je, car cela demande deux fois plus de « travail » ou plutôt de méditation de la parole.

Cette parole doit être bien ruminée pour que je puisse trouver devant une foule de parfois plusieurs centaines de personnes les mots pour l’expliquer, sachant qu’au niveau qualité, on sera toujours en dessous d’un texte écrit. Ainsi, on a plus de travail pour moins de qualité, mais sans doute beaucoup plus de fruits.

Plus de fruits pour nous-mêmes, car cet effort répété nous oblige à une plus grande fréquentation de la parole, ce qui ne peut que nous enrichir. Dans ce type de prédication, il convient de commencer à méditer les textes du dimanche dès le lundi. C’est donc très exigeant.

3.  Le sens du mystère

Je ne dis pas, à escient, « le sens du sacré » ; cela pourrait être ambigu, en effet. Mais, je dis « sens du mystère », car ce c’est ce mot grec musterion que l’on a traduit par le latin sacramentum, puis sacrement en français.

Ce mot au départ signifie ce qui se rapporte à la Révélation, avoir l’intelligence du mystère pour Saint Paul, c’est comprendre ce que Dieu a fait pour notre salut en Jésus Christ. Ce que Dieu a fait par son Fils est le summum de l’amour : le sacrifice de son éminente personne humaine et divine et c’est ce mystère que nous célébrons et actualisons dans l’eucharistie, rite qu’il a lui-même laissé. Quand on voit comment les Pères vénéraient ce mystère, ce sacramentum, on peut s’interroger quand on voit des chrétiens participer à l’eucharistie en bermudas, tee-shirts, baskets… ! Vous ne verrez pas de migrants dans cette tenue, à moins qu’ils soient déjà bien « adaptés ». Ils ont gardé quelque chose du mystère qui leur a été inculqué par, notamment, des Français des siècles passés et ils ramènent en France cet enseignement là, en acte.

Ce qui est valable pour les chrétiens est évidemment valable pour le prêtre. J’ai vu de mes propres yeux des prêtres qui, tout en étant de saints hommes, étaient mal fagotés au point d’avoir l’air de clodos, enfilant des aubes sales et des étoles non moins sales pour célébrer l’eucharistie du dimanche. J’exagère peut-être, mais je vous prends à témoin... Comment dans ces conditions les jeunes et les moins jeunes peuvent apercevoir quelque chose du mystère ? Oh certes, la grâce est au-delà des apparences, des dorures des ciboires et des calices, des étoles à pompons et autres colifichets qu’affectionnent les intégristes, mais quand même ! N’y a-t-il pas plus de convenance qu’un si grand mystère soit signifié plus dignement ? Il n’est pas nécessaire disais-je d’être extravagant par l’excès,  la liturgie peut être sobre, on n’est pas obligé en effet d’en rajouter, mais, il y a sans doute un minimum en deçà duquel nous pouvons rendre le mystère non pas indicible, mais insignifiant. [Un cousin a vécu une véritable conversion, et il n’est sans doute pas le seul, en suivant à la télévision les funérailles du Pape Jean-Paul II. Il a rejoint son Eglise diocésaine pour une célébration toujours en l’honneur du pape défunt et par la suite il s’y est engagé. Combien de témoignages de personnes converties lors d’une belle liturgie ? Le beau rejoint le vrai et le bien et émane de l’un diraient les néoplatoniciens. Une belle liturgie, c’est d’abord un esprit, c’est une manière de célébrer.] Vous voyez que je n’ai pas parlé de chorales, de musiciens, d’organistes… On peut être dépourvu de tout cela et avoir de très belles et profondes liturgies. Je n’insiste pas…

II. L’axe de la pratique de la foi

(La sortie du neutralisme moral : Redécouvrir que morale et bonheur vont ensemble)

1.  L’opposition entre loi et liberté

La plupart des civilisations dont sont issus les migrants ne sont pas marquées profondément par la dialectique liberté/lois. Bien sûr, il y a des règles, on ne saurait avec de groupes humains stables sans des lois sociales écrites ou non, mais elles sont considérées comme allant de soi, comme cohérentes avec une vision du monde et de Dieu. Ces lois sont vécues selon une modalité sapientielle, il s’agit d’être en phase avec le cosmos et Dieu ou les dieux. La transgression étant synonyme de perturbation de cet ordre et de fléaux et calamités.

En Europe depuis le nominalisme, dans les esprits, la loi est liée à l’arbitraire de la liberté de celui qui a autorité : Dieu, la société ou l’Eglise. L’individu est, de plus, soumis à la contrainte et aux châtiments de la  part de l’autorité prescriptive. Loi et liberté sont donc antagonistes dans cette configuration.

2. L’opposition de la morale et du bonheur

De même, loi et bonheur sont opposés. Le bonheur sera du côté de la liberté, tandis que la contrainte, l’austérité du côté de la loi. Du reste, il n’y a qu’à regarder les manuels de morale depuis le XVIIe siècle pour remarquer que le traité du bonheur en a disparu, lois et péchés remplacent le traité du bonheur et celui des vertus qui y conduisent. Alors que pour les anciens la loi n’avait valeur que de pédagogue, que le bonheur était le but ultime de tous les actes humains et que les vertus facilitaient cette quête de bonheur, désormais la loi et l’obligation sont au centre et le bonheur expulsé.

Les migrants peuvent nous aider à comprendre que lois et liberté ne s’opposent pas forcément : la morale est au service du bonheur et est la réponse normale de la foi. Les lois ne sont que des pédagogues qui balisent le chemin du bonheur que tous recherchent. Du coup, leurs demandes du sacrement de la réconciliation nous invitent à ne pas perdre le sens du péché, car ce serait aussi perdre le sentier du bonheur. Je n’insiste pas sur cette question du sacrement de la réconciliation qui mérite d’être redécouvert tant par les prêtres que par les laïcs comme le lieu sacramentel de la tendresse et de la pédagogie divine.

3. L’enseignement de la morale

De même, la prédication, si elle se veut chrétienne, ne peut pas rejeter la structure des lettres pauliniennes : I. vous avez été racheté par le Christ, vous être membres de son Corps, dans l’unité de l’Esprit. II. Vivez en conformité avec votre statut de membres et agissez de telle sorte que tout le corps puisse en bénéficier à commencer par vous qui en faites partie. D’où le fréquent thème de l’unité. Cette conception de la morale pourrait peut-être aider à ce qu’on a appelé le « neutralisme moral » des prêtres qui n’osent plus parler de morale. On comprend quand il s’agit d’une morale de l’obligation et du code, mais s’il s’agit de devenir heureux, c’est autre chose me semble-t-il.

III. La dimension communautaire

L’inadaptation de notre pastorale à l’égard des migrants se voit lorsqu’on met les pieds dans une église évangélique : elle est noire de monde… Je parle au propre et au figuré.

Quoique ne bénéficiant pas de statistiques sérieuses, je ne prends pas beaucoup de risques en disant qu’il y a plus de migrants domiens dans les églises évangéliques que dans nos églises paroissiales. Or ils étaient catholiques avant de prendre l’avion pour la plupart. Dans les Dom Tom ce fléau a été circonscrit pour plusieurs raisons :

i) La structure des paroisses rurales est véritablement communautaire.

ii) Dans le cadre urbain, depuis longtemps, les mouvements de jeunes et d’adultes puis, plus récemment, le renouveau charismatique principalement a donné cette structure communautaire à laquelle les gens aspirent d’un point de vue culturel.

La question se pose ici. Comment restituer un cadre communautaire dans la mégapole lyonnaise ? Je n’ai pas de réponse toute faite évidemment. Mais le besoin est crucial et pas seulement pour les migrants. L’homme est un animal social et plus encore ecclésial même s’il l’ignore.

Peut-être quelques pistes en lien avec le fonctionnement des migrants :

1.      Accompagnement communautaire des familles endeuillées.

(Procurer dans nos paroisses par exemple une salle pour la veillée funèbre traditionnelle dans ces régions, veillée de 20 h à minuit par exemple, cela pourrait faire boule de neige auprès des familles d’ici. Y a-t-il un meilleur lieu pour retisser un tissu social et ecclésial ?)

2. Multiplier les rencontres paroissiales

- repas paroissial auquel on va associer des témoignages, des chants, une projection sur un thème spirituel ou une question de société. A St Priest, et je crois, en d’autres lieux également dans la région lyonnaise, il y a un repas communautaire (une agape) tous les mois !

- sorties découvertes, visite d’une autre communauté…

- temps de prières communautaire en dehors de l’eucharistie avec enseignement biblique ou partage biblique

- action communautaire ponctuelle (du genre entraide intra ou extracommunautaire).

3. La dimension communautaire issue des sacrements ou à des services d’Eglise :

- Rassembler les fiancés par secteur pour une préparation communautaire avec des couples formés.

- inviter les mariés des dernières années à un repas avec témoignages de couples… 

A l’issue de cela, proposer des fraternités de couples.

- Proposer des récollections aux parents des enfants catéchisés ou scolarisés. Il y a eu en 2005 une expérience remarquable à l’école des chartreux, je crois, à laquelle j’ai participé… on pourra en parler si vous le souhaitez…

- Mettre en place des groupes de postconfirmés

4. Mettre en place des petites communautés, des églises-familles.

Il faudrait, à mon sens, favoriser toutes les formes de vie communautaire possible sur une paroisse : Equipe du rosaire, Mouvement d’action catholique, groupes de prière, mouvements, groupe informel, en veillant, si possible à les scinder chaque fois qu’ils dépassent les 20 membres par exemple pour qu’ils restent à taille humaine afin que chacun puisse exister dans le groupe, car on le sait bien : ce qui est possible en petit groupe ne l’est plus dès qu’on dépasse certaines proportions. Mais quand j’ai dit cela, je sais bien que la tâche est extrêmement difficile non pas tant de réunir des petites cellules d’Eglise mais de les faire perdurer dans le temps.

Rien n’est aussi enrichissant qu’une communauté, mais rien de plus blessant aussi, beaucoup de membres des anciennes communautés religieuses et plus encore des nouvelles en ont fait l’amère expérience. Prévenir cela, soigner les blessures avant qu’elles ne s’infectent, donner une bonne nourriture à ces églises-familles suppose un énorme travail de la part du pasteur. Mais quelle tâche exaltante ! Il y a des essais en France, en Italie, en Corée. Il ne s’agit pas d’imiter, mais de trouver son propre chemin à la lumière de l’expérience des autres. Donner une bonne nourriture disais-je. La question de la formation est redoutable.

IV. La formation de la foi

Deux questions me semblent s’imposer concernant ce quatrième axe :

1) Est-il nécessaire de donner une formation solide aux chrétiens et à ceux qui en font la demande ? Et si oui 2) selon quelles modalités donner cette formation ?

1) Est-il nécessaire d’enseigner la foi ?

Fut une époque où la question ne se posait pas vraiment, on était dans un régime où la foi du commun n’était pas vraiment menacée. Aujourd’hui, un certain laïcisme de l’Education Nationale, le magistère des médias et la concurrence des sectes ont rendu la question cruciale. Si la raison principale du passage des catholiques domiens chez les sectes ou églises évangéliques, adventistes et même chez les témoins de Jéhovah est la faiblesse de la dimension communautaire dont nous venons de parler, la seconde raison est sans doute le manque de formation doctrinale.

Je devrais ajouter qu’une raison majeure de l’échec de beaucoup de familles est aussi due à une carence de l’enseignement moral de l’Eglise dont j’ai déjà fait état. Alors, la question rebondit : comment ?

2) Comment prodiguer dette formation ?

Le diacre Philippe Gold d’Alg à qui le cardinal Barbarin a confié la pastorale des antilloguyanais m’a invité à participer à des rencontres régulières avec un groupe d’hommes antillais. Et il m’a dit à quel point ces hommes se sentaient valorisés. Au début, les épouses ne croyaient pas à l’existence de ce groupe d’hommes, elles se demandaient si ce n’était pas une astuce pour couvrir des activités moins édifiantes, et puis la surprise a fait place à l’admiration, car maintenant ils savent des choses qu’elles ne savent pas. Ils étaient comme des petits garçons vis-à-vis d’elles (vous savez la place de la femme dans nos cultures pour des raisons historiques), maintenant ils peuvent être des pater familias.

Dans le numéro 3 de la revue Familia et Vita de 2004/2005, dans un article intitulé « Paternité et maternité dans leur différence et leurs liens », Xavier Lacroix affirme ceci : « Le concept de “parentalité” tend de plus en plus à remplacer ceux de “paternité” et de “maternité”. Neutre et fonctionnel, il prépare un autre concept, ‘l’homoparentalité’ ». Et il dit en substance plus loin que dans cette affaire, c’est la paternité qui y perd le plus. On ne sait plus ce que c’est qu’être père « en vérité, dit-il, le doute sur la différence père/mère est une des expressions majeures du doute sur la valeur de la différence homme/femme » Il donne cet exemple malheureusement pas impossible : « un enfant peut avoir été conçu par le sperme d’un homme, avoir reçu son nom d’un deuxième, être élevé par un troisième, tandis que sa mère vit avec un quatrième »[1].

Cette initiative du diacre Philippe dont je viens de faire état et qui est tout à fait dans la culture de nos régions (ces groupes d’hommes) peut sans doute donner lieu à une réflexion sur la formation des hommes, pour qu’ils découvrent avec la Révélation ce qu’est Dieu Père, mais aussi ce qu’ils sont (C’est du reste depuis le début le thème générique qui réunit ces hommes antillais). Cela, à mon humble avis, ne serait pas négligeable pour la restauration de la paternité mise à mal par la culture postmorale qui caractérise notre temps et même comme nous l’avons vu de la différence si structurante entre l’homme et la femme puisque notre foi la pose au principe même de la création.

Je ne voudrais pas abuser de votre patience, je vais donc m’arrêter là.

[1] Xavier Lacroix, « Paternité et maternité dans leur différence et leurs liens », in Familia et vita n°3, 2004/1-2005, Pontificum Consilium pro familia, Vatican, p. 144.

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Père A. Ransay
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