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Pourquoi le Christ est-il blanc ?

Foi et mentalité postesclavagiste.


Pourquoi le Christ est-il blanc ?
Cette question apparemment anodine est spontanément posée par les petits antillais à leurs catéchistes aux Antilles comme ici en Métropole du reste –je l’ai moi-même posé (étant jeune) à ma catéchiste qui était une religieuse spiritaine, et je l’ai par la suite entendu comme prêtre de la part d’enfants. La soeur à laquelle j’avais posé la question m’avait répondu gênée : « Il n’était pas vraiment blanc, mais basané, un peu comme toi ». Cette question dénote incontestablement un malaise que ressentent les enfants ; ils ne sont pas inhibés comme les grandes personnes qui savent ce qu’il convient de dire et de ne pas dire. Ils posent une des questions qui traverse les consciences antillaises de génération en génération depuis l’époque des plantations esclavagistes.

Sur le plan rationnel, cette question est sans doute du même ordre que de dire pourquoi le Christ est un homme plutôt qu’une femme, ou né il y a 2000 ans plutôt qu’aujourd'hui, parlant araméen plutôt que chinois ? Du même ordre, car il n’est question là que de particularités humaines. Cependant la question du pourquoi le Christ est blanc nous gêne plus que les autres que nous venons d’évoquer. Pourquoi ? Sans doute parce que couleur noire est liée, dans notre mémoire, à l’humiliation et la couleur blanche à ceux qui humilient. Nous éprouvons plus ou moins consciemment une certaine frustration, voire une colère et un désir de revanche. Cette attitude passionnelle liée à la blessure historique de l’esclavage brouille évidemment notre intelligence et empêche un regard serein et donc plus proche de la vérité. Ainsi, la question qu’il y a derrière le fait de savoir pourquoi le christ est né blanc pourrait être :

 Pourquoi Dieu, qui sait tout et connaît l’avenir, choisit-il que son Fils éternel s’incarne avec la caractéristique de peau de ceux qui nous ont humiliés, exploités et réduits en esclavage ? Ce faisant, le Dieu chrétien ne se met-il pas du côté des exploiteurs et dès lors quelle confiance (étymologiquement quelle foi) peut-on lui accorder?

On comprend à la lumière de cette interrogation pourquoi il y a eu aux Etats-Unis dans les années 70 une vague de conversion de noirs américains à l’Islam ; citons les plus célèbres convertis : Cassius Clay devenu Mohamed Ali ou encore Malcom X et Louis Farrakann des blacks muslim’s. Ces personnalités et les autres moins célèbres en passant à l’Islam avaient le sentiment de quitter la religion des maîtres esclavagistes. Ils oubliaient ou ne savaient pas que les arabes sont parmi les premiers esclavagistes de l’histoire et que, comme l’a montré Tidiane N’Diaye, dans un ouvrage récent publié en début d’année chez Gallimard, Le génocide voilé, ils ont razzié l’Afrique subsaharienne pendant 13 siècles. Or alors que dans les Amériques et aux Antilles il y a plus de 90 millions de descendants d’esclaves après moins de 3 siècles de traite négrière, il n’y en a presque pas dans leurs pays, pourquoi ? Parce qu’ils castraient les noirs pour qu’ils ne se reproduisent pas en terre d’Islam.

Mais revenons à cette question à laquelle les blacks muslim’s ont cru répondre ; nous avons vu qu’en réalité ils étaient partis sur une fausse piste.

Pourquoi Dieu en venant dans le monde prend corps dans un peuple de blancs ?

Tout d'abord, il convient de dire que les notions de races blanches noires et jaunes n’existent pas à l’époque de la Bible. C’est seulement depuis le XVIIIe siècle que les encyclopédistes avec Diderot ont classifié l’humanité en trois sous groupes : les blancs, les noirs et les jaunes. Jamais auparavant ont n’avait fait de telles classifications. Regardons la Bible, il y est constamment question des ethnai que l’on traduit par nations (on pourrait aussi dire « ethnies ») qui comporte l’idée d’origine commune. La Bible quand elle parle de l’Ethiopie en parle avec admiration. Quand Philippe baptise un éthiopien, il n’est  pas question de sa couleur de peau. Ce n’était pas quelque chose qui était déterminant. Déjà du temps de David on parle de noirs comme le kushite qui lui apporta la nouvelle de la mort de son fils Absalom (1 Sam 18, 21). A la cour des rois d’Israël, il y a des noirs, c’est encore un soudanais (Kush à l’époque) qui sauvera le prophète Jérémie d’une mort assurée en prenant sa défense auprès du roi Sédécias (Jr 38). Par ailleurs, le prophète Sophonie annonce que Dieu appelle les peuples de l’autre rive des fleuves de Kush à devenir son peuple (3, 9-10) qui est, on l’a dit, un peuple noir ; même chose de la part du prophète Amos qui dit aux Israélites qui se croyaient supérieurs aux autres : « N’êtes-vous pas pour moi comme des kushites ? » (Am 9, 7).

Donc, la Bible ne faisait pas de différence à partir de la couleur des gens ; la seule différence qui est faite se situe au niveau du cœur : rappelons-nous cette belle parole du Seigneur à Samuel : « Les hommes regardent à l’apparence extérieure, mais Dieu regarde au cœur. » (1 S 16, 9). Ce que Dieu veut c’est que les hommes acceptent d’ouvrir leur cœur à sa Parole et à son amour, et plus ils sont pauvres plus il leur est proche, car plus ils lui sont ouverts. Il n’a pas choisi Israël parce qu’il était une nation puissante et impérialiste, mais parce qu’il était le plus petit d’entre les peuples, et parce qu’il était une communauté d’esclaves. Le Verbe s’est incarné non pas dans une nation de colonialistes blancs, mais dans la descendance d’un peuple opprimé qui a vécu quatre siècles d’esclavage (Ac 7, 6) et qui se trouvait sous occupation romaine donc dépossédé de sa souveraineté sur son propre territoire. Ce faisant Dieu s’est rangé du côté des faibles et des opprimés. Ainsi pour la Bible la question qui se pose à nous de savoir pourquoi le christ a la peau blanche des colonisateurs ne se pose pas. Le Christ est venu pour tous les hommes indépendamment de leur couleur de peau, de leur genre et de leur position sociale avec toutefois une préférence pour les plus pauvres ; rappelons-nous le nombre de fois où on lui a reproché de fréquenter les plus méprisés de la société. Par ailleurs, Saint-Paul nous dit :

« Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus. » (Ga 3, 27-29).

Ainsi, le baptisé revêt le Christ et, par l’Esprit-Saint, il s’approprie du même coup sa dignité divine. Il est donc au-delà des petites différences de la vie terrestre.

En résumé, ce n’est pas parce que du XVIIe siècle au XIXe siècle des chrétiens ont, par cupidité, réduit des hommes en esclavages que le Christ au début de notre ère s’est incarné dans un peuple de couleur blanche, mais pour accomplir les promesses faites à un araméen vagabond et en choisissant une nation composée d’anciens esclaves et par ailleurs colonisée pour se manifester au monde.

En fait, notre question en cache encore une autre

Je suis conscient que ce que je viens de dire ne résout pas la question de savoir pourquoi Jésus est blanc et non pas noir, car si elle prend une apparence rationnelle, en fait, celle-ci dénote davantage une mémoire et une identité blessées. Peut-être qu’en réalité elle cache encore cette autre question :

Valons-nous moins aux yeux de Dieu que les blancs ?

Cette interrogation est compréhensible pour un peuple victime du préjugé de couleur distillé volontairement au dix-huitième siècle pour conforter idéologiquement la société esclavagiste. Celui-ci s’est mis en place suite à des injections constamment faites aux populations de couleur de l’idée de leur infériorité essentielle au regard de la race blanche ; une seule goutte de sang noir conduisait à vous rendre irrémédiablement « impur » et inférieur[1]. Cette affirmation est sur le plan logique d’une extraordinaire bêtise, c’est comme si on disait que la couleur noire d’un cheval en faisait un cheval de seconde zone ; ce qui peut-être facilement démenti sur n’importe quel hippodrome. Cela dit, ce message donné dans les circonstances de l’esclavage est passé dans les esprits et se transmet d’inconscient à inconscient comme se transmet, chez une catégorie de personnes blanches, la conviction sans cesse démentie par les faits de leur supériorité sur la race noire. Combien peuvent se déclarer supérieurs à Aimé Césaire ou à Dérek Walcot en littérature, combien à Pelé ou à Thierry Henry en Foot, combien au professeur Valère en cardiologie, à Barak Obama en politique, Joséphine Bakita ou Martin de Porrès en sainteté, etc. ?

Ainsi ayant intégré ce préjugé de couleur, nous avons contacté un complexe populaire d’infériorité qui se transmet de façon inconsciente de génération en génération. En tant que complexe, il exige que nous soyons rassurés sur notre propre valeur de façon obsessionnelle et indéfinie. Aucun argument rationnel n’en vient à bout. Cette difficulté va engendrer une attitude oscillant entre l’obséquiosité et l’agressivité envers le blanc. Elle repose sur l’idée « officielle » que ses ancêtres étaient esclavagistes et les nôtres esclaves. Cependant, ce n’est pas tout à fait la vérité historique. Nous savons pertinemment que dès le début de l’esclavage aux Antilles, il y eut une classe d’hommes noirs libres propriétaires d’esclaves. Ainsi, le premier esclavagiste rencontré par le Père Labat lors de son arrivée à la Martinique (en 1696) était un noir propriétaire de cinq esclaves rameurs et de la barque qui faisait la navette entre la baie de Fort-de-France (Fort-Royal à l’époque) et celle de Saint-Pierre. Par ailleurs, au moment de l’abolition (en 1848) on avait environ 9 000 blancs, 10 000 noirs libres et 90 000 esclaves. Si 73 800 étaient la propriété des 9 000 blancs, 16 200 appartenaient aux « gens de couleur libres », soit 18 %. Puisque ces derniers comptaient un nombre négligeable de propriétaires agricoles, peu pouvaient concentrer de gros effectifs, par suite ils étaient nombreux à en posséder. Surtout pour des usages domestiques ou artisanaux. Donc, avec le jeu des mariages croisés, nous sommes tout autant descendants d’esclavagistes que d’esclaves.

Nous le savons et c’est l’expérience de tous les jours que quand quelqu'un a la possibilité d’écraser les autres parce qu’il est en situation de pouvoir, il a la tentation de le faire et il y cède souvent. Que l’on soit blanc, noir ou jaune ou d’une autre complexion épidermique ne change rien à cette réalité humaine. Nous le savons, mais cela ne désarme pas notre colère et notre frustration parce que nous avons perdu confiance en nous-mêmes. Nous avons intégré cette infériorité et nous ne savons pas comment nous en défaire sinon par le ressentiment. Nous redoutons le mépris du blanc et cherchons toujours dans son regard de la reconnaissance, comme s’il était le seul à pouvoir conjurer l’antique malédiction qu’il avait proférée contre nous autrefois.

Une guérison individuelle et collective

En fait, j’ose le dire, nous avons besoin d’une guérison intérieure pour comprendre en vérité, sans les interférences dues à une mémoire blessée, la beauté de ce que nous sommes : un peuple créole riche de multiples traditions, capable d’adaptation, de résilience comme on dit aujourd'hui. On peuple qui malgré sa petitesse fait parler de lui dans le monde par ses productions artistiques, sportives et autres.

Mais peut-être est-il plus confortable psychiquement d’être dans la peau de la victime, de l’enfant qui pleurniche, que d’assumer des responsabilités, de grandir en dépassant les contrariétés et les souffrances de l’existence et même en les utilisant comme tremplins pour aller plus loin comme le fit Joseph le fils de Jacob-Israël (cf. Gn 39-41).

Une interrogation

Je termine en faisant remarquer la chose suivante :

Comment cela se fait-il que nous sommes si préoccupés par l’esclavage des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles alors que nous le sommes moins pour celui d’aujourd'hui en Haïti ou ailleurs ? On voit bien que tout cela est passionnel et fruit de blessures transgénérationnelles.

Alors, comment s’en sortir ?

1. En prendre conscience ; ce que nous avons tenté de faire ;

2. En affrontant la vérité historique dans toute son étendue, car elle recèle un dynamisme de libération. « Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous rendra libres », disait Jésus (Jn 8, 32).

3. En nous tournant vers le Christ crucifié, mais ressuscité – lui qui a pris « la condition d’esclave » (Phi 2, 7) – pour implorer notre guérison individuelle et collective de sorte que nous puissions être les collaborateurs zélés de son œuvre de salut qui comprend le démantèlement de toutes les formes d’esclavages à commencer par celui qu’entraîne notre propre péché.

[1] Voir à ce propos Antoine Gisler, L’esclavage aux Antilles françaises, XVIIe-XIXe siècle, Paris, Carthala, 19982.

foi_dans_un_dieu_blanc.pdf Foi dans un Dieu blanc  (134.82 Ko)

Père A. Ransay
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